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BLUM, AUJOURD’HUI

mercredi 10 mai 2006

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Plutôt que de se plonger dans la sinistre actualité de l’affaire Clearstream, il est essentiel, en ce soixante-dixième anniversaire, de tirer les leçons de l’exercice du pouvoir par Léon Blum. Pourquoi ? Parce que la politique du Front populaire, à la fois en ce qui concerne ses choix économiques et le réarmement face à Hitler, intervient à un moment de l’histoire présentant de troublantes similitudes avec la nôtre. Ceux qui la sabotèrent, c’est-à-dire les gouvernements britanniques, la synarchie financière et une droite aveugle, sont les mêmes qui aujourd’hui voient dans le néo-libéralisme et l’abolition de notre souveraineté nationale un impératif catégorique, avec le même esprit de lâche soumission.

Resituons les choses là où elles doivent l’être : le 5 juin 1936, quand Blum prend officiellement le pouvoir, c’est un mois et demi avant le déclenchement de la guerre d’Espagne (le 18 juillet), et six mois après l’expérience Laval. Pierre Laval, président du Conseil entre janvier 1935 et janvier 1936, avait, en menant une politique du « franc fort », réduit la capacité de production, les dépenses de l’Etat, le traitement des fonctionnaires et les pensions de retraite (de 10 %, par décrets-lois). Cette politique brutale de déflation, semblable à celle de Brüning en Allemagne, provoqua l’effondrement de l’économie et un marasme social. En même temps, les dépenses militaires avaient reflué malgré la montée du nazisme.

Blum représente avant tout un sursaut face à cette situation sociale intérieure et à la situation internationale. L’on connaît les mesures sociales du Front populaire, prises avec l’appui des « grèves de la joie » (généralisation des conventions collectives, reconnaissance du droit syndical, augmentations de 15 % pour les salaires les moins élevés et de 7 % pour les autres, élection de délégués du personnel, les quarante heures et les congés payés, la prolongation de la scolarité obligatoire...). L’on connaît moins sa politique économique et militaire. Celle-ci était absolument opposée à celle de la synarchie financière. Blum accroît la tutelle de l’Etat sur la Banque de France et étend le droit de vote à tous les actionnaires, réservé jusqu’alors aux deux cents plus gros (les deux cents familles) pour tenter de mettre la finance au service de la collectivité. Et il procède à une remarquable politique de réarmement : adoption du plan dit « des 14 milliards », dépassant de 5 milliards les demandes de l’état-major, complété par un effort portant sur la seule marine et dépassant, lui, les 20 milliards. Si la politique Blum-Daladier avait été suivie, le potentiel des forces françaises aurait été doublé entre juin 1936 et juin 1940.

D’où vient alors l’échec ? Du sabotage par la synarchie financière, et notamment par Pierre-Etienne Flandin, le futur chef du gouvernement (1940-1941) de Pétain, et par la faction du parti radical alliée aux Britanniques, animée par Louis Malvy et Joseph Caillaux, constituant par ailleurs un vrai « lobby franquiste » et raciste en France. Ensuite et surtout, par Londres. C’est sur les pressions de Londres, des banquiers français et du Quai d’Orsay, devenu un « temple de l’anglophilie » sous le règne d’Alexis Léger, que la Banque de France ne fut pas réellement nationalisée et le redressement militaire face à Hitler saboté : Baldwin et Chamberlain avaient une sympathie active pour Franco. Enfin, bien que l’ambassadeur William Bullitt ait dit à Roosevelt que « Blum (...) tente, à sa manière, de faire ce que vous aviez fait en Amérique », Henry Morgenthau s’opposa à l’octroi d’une aide financière à la France, « étant donné les proportions que prend son budget de guerre ». Roosevelt, plus tard, le regrettera.

Retenons un point fondamental : Blum sous-estima le rôle de l’oligarchie financière britannique et de ses collaborateurs français. Il ne comprit pas sa volonté de détruire l’Europe. Aujourd’hui, une cabale financière transatlantique poursuit le même dessein, avec un euro qui est devenu son arme. La combattre est la principale leçon à tirer de la tentative avortée du Front populaire, tout en redonnant à Blum - un Blum qui, depuis sa prison, en novembre 1942, eut le courage d’expliquer à Roosevelt le rôle joué par de Gaulle - l’hommage qu’il mérite et à ses adversaires tout le mépris qu’inspire leur trahison ultérieure.


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