La France avec les yeux du futur

Une culture de la science et de la beauté est due à chacun

vendredi 25 septembre

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Discours prononcé par Jacques Cheminade au 4e panel de la visio-conférence internationale de l’Institut Schiller des 5 et 6 septembre 2020.

« Nous sommes confrontés à une régression de nos normes internationales vers une sauvagerie inhumaine » écrivait il y a deux ans l’essayiste et expert des droits de l’homme Jean Ziegler.

À la fin des années 1970, le penseur et visionnaire politique américain Lyndon LaRouche a caractérisé la contre-culture qui a généré une telle régression comme celle du « sexe, de la drogue et du rock and roll », un label alors revendiqué par Ian Dury comme l’expression de sa génération, dans son album New Boots and Panties.

Aujourd’hui, on peut parler d’une culture de la mort.

Le danger de guerre et de chaos social qui est infligé à la plupart des peuples du monde n’a pas provoqué de mobilisation humaine dans une société occidentale où la réalité est perçue comme un jeu pratiqué par des avatars virtuels.

Des perceptions corporelles sont dirigées contre l’esprit des êtres humains dans les réclames et les écrans publicitaires qui infestent nos rues et les métros de nos villes, le plus que souvent associées à une violence irrationnelle.

Très jeunes, nos enfants sont plongés dans cet univers destructeur et immature. La répétition de ces actions et de ces images crée des processus de dépendance analogues à ceux de la drogue, détournant l’imagination humaine et l’empêchant de s’associer à la raison créatrice.

Les nouvelles officielles mentent ou répandent un torrent d’horribles faits divers sur des crimes, des abus sexuels ou des scènes de guerre sanglantes, tandis que les réseaux sociaux vomissent des conspirations impuissantes associées à des « forces obscures ».

Avec l’extension de Google et l’arrivée de la monnaie numérique, nos habitudes et nos modes de vie sont capturés et suivis sous leur contrôle commercial et celui, politique, de la National Security Agency (NSA), créant une société de surveillance comme cela n’a jamais été le cas auparavant dans l’histoire.

Le pire, c’est qu’en faisant miroiter le mirage d’une « vie facile », c’est d’une façon volontaire que nous finissons par livrer toutes nos données personnelles à la toile et aux banques.

Notre vie est donc dirigée hors de la réalité et plongée dans une peur hédoniste de la mort physique, alors que la plupart d’entre nous sont incapables de réagir et de se mobiliser contre la nature même du danger que nous craignons.

C’est ce que je devais vous dire d’abord, car c’est bien au sein de cet environnement que nous vivons.

C’est cette situation qui nous empêche, en Europe et dans le monde occidental, de lutter pour qu’on donne la priorité absolue à l’organisation d’une réunion des principales puissances mondiales afin de créer un nouvel ordre pacifique de stabilité par un développement mutuel des potentialités de chacun.

Nous avons perdu le sens, en Europe et dans l’ensemble du monde occidental, de ce que le pape Paul VI avait appelé dans son Encyclique Populorum progressio le « nouveau nom de la paix » : un développement économique mutuel.

Ce que je vais vous dire maintenant n’est pas inspiré par un constat morbide mais par la conviction, démontrée par l’histoire humaine, que nous pouvons briser les règles du jeu culturelles qui nous sont imposées précisément au moment où elles deviennent le plus insupportables. Pourvu que nous fassions de ce défi la cause de notre vie, en nous engageant à être l’exemple d’une culture de la vie et de la découverte humaine qui est due à tous et à chacun.

Que nous est-il donc arrivé ? Reportez-vous à ce que Lyndon LaRouche a écrit le 27 mai 2004, en réponse à la question « Que fait la culture ? »

Je le cite maintenant :

John Foster Dulles et James Jesus Angleton sont des exemples de ceux qui ont joué un rôle clé pour faire entrer une partie essentielle de l’appareil de renseignement des SS nazis à l’intérieur de ce qui est devenu, plus tard, le système de l’OTAN.

C’est un tel système de l’OTAN qui a été le berceau du Club de Rome et de sa conception malthusienne selon laquelle un monde aux ressources forcément limitées n’a pas la capacité d’accueillir une population de plus en plus nombreuse.

Comme l’a écrit Aurelio Peccei, son fondateur :

Les hommes sont comme les métastases d’un cancer qui prolifère et dont il faut arrêter la croissance.

Avec Alexander King, il a été l’individu qui a provoqué la diffusion de la déclaration selon laquelle un monde aux ressources limitées ne peut pas maintenir une population croissante. L’Homme, de ce point de vue, est considéré comme un prédateur et un pollueur qui détruit la nature.

Comme l’a dit un jour le prince Philippe d’Édimbourg : « Je rêve de renaître sous la forme d’un virus mortel (...) pour le bien de l’humanité », une conclusion extrême mais logique. A ses yeux, « l’autre » ne représente pas un avantage potentiel, mais un ennemi menaçant de priver « les siens » de ressources.

Ainsi, le prince Philip est un virus du même type que celui répandu par John Foster Dulles et James Jesus Angleton, étant lui-même étroitement lié aux cercles des familles nazies.

Pour eux, en tant que membres d’une oligarchie au pouvoir, il y a des amis et des ennemis, et ayant défini leurs ennemis comme une forme de « mal », il devient acceptable de promouvoir leur suppression dans une culture d’éradication, en rejetant l’idée d’universalité humaine. Aujourd’hui, cela a pris la forme d’une « cancel » culture, qui nie cette universalité au nom de minorités ethniques ou « raciales ».

Les organisations qui ont pris le contrôle de l’Europe occidentale et centrale pendant la période 1922-1945 « étaient les avoirs politiques d’un réseau créé et dirigé par un ensemble de maisons bancaires privées, prenant la forme d’une synarchie internationale ».

Ce réseau, après 1945 et après la mort de Franklin Delano Roosevelt, « a pris la forme d’une ‘internationale anglo-américaine’ de droite », une main droite capable d’agiter, selon les circonstances, une main gauche.

Le Congrès pour la Liberté de la Culture (CLC) a été leur produit après la Seconde Guerre mondiale, un « appel à la haine contre l’héritage du progrès de la civilisation européenne », comme l’a souligné LaRouche, un appel à la haine, aussi bien contre les Renaissances des XIIe et XIIIe siècles que celles du XVe et XVIe. Pour être clair : leur appel à la haine est aussi dirigé contre toutes les autres civilisations, que ce soit l’Inde des Védas ou la Chine de Confucius et de Mencius.

J’ai évoqué une « main gauche » parce qu’au niveau international, ils désignent la protection criminelle de leurs intérêts sous le terme de « responsabilité de protéger la démocratie » – comme en Irak, en Libye ou en Syrie... Sur le plan intérieur, au sein de toutes les nations, ils promeuvent une culture dionysiaque d’hédonisme et de mépris du dialogue et de la dialectique socratiques, comme l’ont fait les sophistes et plus tard Nietzsche.

Pour comprendre comment cela se passe, il est indispensable d’examiner comment le « diviser pour régner » historique de l’Empire britannique s’exprime en considérant sa souche actuelle, mutante : d’un côté, on joue les suprémacistes blancs et de l’autre, les cultes des minorités enragées, de telle sorte que personne n’ait la moindre idée de ce que sont les objectifs communs de l’humanité.

C’est ainsi que l’Empire procède : il oppose les unes aux autres, par leur corruption organisée et leur bestialisation, les forces qui pourraient être ses ennemis. Par la manipulation de leurs émotions dévoyées, elles tombent dans le piège de la lutte des unes contre les autres, toutes deux engagées dans un monde de ségrégation et de haine de l’autre, sous l’effet des algorithmes des réseaux sociaux mis en place par les Zuckerberg et par la violence des jeux vidéo et des séries télévisées.

Quelle que soit la légitimité initiale de leur combat, elles se retrouvent piégées, soit dans des milices armées rêvant de lynchages, soit dans des gangs hurlant « burn, baby, burn ! » ou « abattons les flics, pas les cochons ! »

C’est exactement le contraire du principe de « l’avantage d’autrui » au coeur du traité de Westphalie de 1648 ou du sermon politique de Martin Luther King sur « Pourquoi vous devez aimer vos ennemis » – bien sûr, non pas pour approuver leurs idées mais pour provoquer en eux l’étincelle d’humanité qui pourrait les faire changer.

Souvenez-vous qu’en 1999, Tony Blair, rampant au service de ce réseau anglo-américain, avait déclaré à Chicago (la ville d’Obama) que « notre but, c’est de mettre fin à l’ordre westphalien », autrement dit, la fin de l’État-nation souverain au service de l’humanité, concept à la base de tout ce qu’il y a eu de meilleur dans la civilisation européenne depuis cette époque jusqu’à nos jours.

Cette oligarchie, pour imposer sa vision criminelle d’un fascisme universel, promeut la lutte des Etats les uns contre les autres ou de soi-disant nationalismes engagés à défendre leurs racines ou leurs intérêts mesquins les uns contre les autres, sans projet positif pour l’avenir de tous. Diviser pour régner : ils procèdent avec les États comme ils procèdent avec les associations ethniques, raciales ou politiques, contre le principe d’universalité.

En ce sens, être pessimiste à propos des États-Unis d’Amérique est une rhétorique culturelle néfaste. Mais prétendre que les États-Unis sont grands contre tous les autres l’est tout autant. L’optimisme véritable, le vrai, est de considérer que les États-Unis d’Amérique sont grands lorsqu’ils servent la cause de l’humanité et le prouvent, lorsqu’ils évoquent l’esprit de créativité du système américain des pères fondateurs ou lorsqu’ils l’identifient à Notre-Dame de Paris ou au Dôme de Florence, ou encore lorsque leur logistique mène le combat contre le nazisme.

Je pourrais dire exactement la même chose pour la France. Charles de Gaulle, dans son discours prononcé à l’université du Mexique, le 18 mars 1964, a déclaré :

… Par-dessus les distances qui se rétrécissent, les idéologies qui s’atténuent, les politiques qui s’essoufflent, et à moins que l’Humanité s’anéantisse elle-même un jour dans de monstrueuses destructions, le fait qui dominera le futur c’est l’unité de notre univers. Une cause, celle de l’Homme ; une nécessité, celle du progrès mondial et, par conséquent, de l’aide à tous les pays qui la souhaitent pour leur développement ; un devoir, celui de la paix, sont, pour notre espèce, les conditions mêmes de sa vie.

Une nation ne doit pas seulement libérer ses propres potentialités, mais aussi celles des autres. Le philosophe et poète indien Rabindranath Tagore l’a exprimé, en 1908, sous un autre angle :

Le vrai et le bien appartient à nous tous, et nous les voyons s’établir malgré tous les obstacles et les forces qui s’opposent. Mais la poursuite de leur progrès dépend des efforts que nous déployons en leur faveur.

À ce stade, nous devons nous demander si la civilisation et la culture européennes ont quelque chose de spécifique à offrir au monde.

Lyndon LaRouche répond :

Bien que la nature de notre espèce soit la même partout et qu’il y ait donc à long terme une nécessaire convergence des nations fondée sur des principes communs de conduite mutuelle, l’histoire du développement de la culture européenne est basée sur la distinction fondamentale entre l’homme et la bête, enracinée dans la Grèce antique et la Loi mosaïque.

Politiquement, cela implique l’effort visant à établir une véritable République citoyenne en conformité avec ces principes fondateurs. La preuve de cette capacité est l’exercice des pouvoirs créateurs donnés à tous les individus humains, comme l’illustre Socrate en inspirant un esclave comment doubler la surface du carré dans le dialogue de Platon, le Ménon, ou la construction des solides platoniciens, suivie de la découverte des principes de la gravitation universelle par Kepler, puis l’œuvre des Fermat, Huygens, Leibniz, Gauss, Riemann et bien d’autres, surgissement continu de découvertes discontinues. C’est le principe de la culture de l’État-nation : l’intervention de l’homme sur la nature et le processus social par lequel l’humanité augmente le pouvoir de notre espèce dans et sur la nature.

Les figures de Prométhée et de Jésus-Christ sont les expressions clés de cette culture.

Prométhée est aujourd’hui calomnié, en particulier par des écologistes dévoyés ou aveuglés, comme représentant le culte du pouvoir en soi et non de l’avantage d’autrui. La vérité est que l’oligarchie, tout autant que Zeus, déteste cette capacité créatrice que Prométhée veut partager.

Eschyle nous éclaire dans son Prométhée enchaîné. Prométhée incarne l’intention de donner la connaissance des principes physiques universels aux êtres humains que Zeus, lui, entend réduire au statut de bétail humain déshumanisé.

Pour être clair, il s’agit de principes physiques universels, à ré-expérimenter et à revivre, et non de simples formules technologiques répétées par des quasi-perroquets. En ce sens, le droit prométhéen de l’individu humain et de la société à participer aux bénéfices du progrès scientifique et technologique doit être légitimement imposé comme la question fondamentale du droit naturel.

Jésus-Christ est l’expression de l’amour du Créateur pour l’humanité, comme l’agapè est l’essence de la pratique du droit naturel dans la pratique de la civilisation. Il incarne cet amour en tant que source du pouvoir de créer, donné à chacun de nous. Matthieu, 25:40, exprime cet engagement envers tous :

Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous ne les avez pas faites. (25:45).

En termes de culture occidentale, Prométhée et Jésus-Christ ne représentent pas une rupture, mais une continuité dans la préoccupation pour le développement de l’humanité grâce à la mise en œuvre de ses pouvoirs créateurs.

Lyndon LaRouche, avec ses premiers élèves et associés et tout au long de sa vie, a suivi ce principe : transmettre la capacité humaine d’engendrer des découvertes de principes physiques universels qui peuvent être reproduits, car c’est la seule façon dont notre espèce a pu progresser.

Il a toujours transmis le droit de savoir non pas pour le plaisir de savoir mais pour intervenir afin d’améliorer la société. Il a produit des mémorandums, des articles, des interventions personnelles pour transmettre l’étincelle inspiratrice, pour stimuler l’imagination au-delà des descriptions mathématiques, parce que, bien que les principes puissent et doivent être formulés de façon mathématique, ils ne se réduisent jamais à une formule mathématique mais sont un objet intégral et indivisible de l’esprit humain, et non pas de simples objets. Nous sommes tous ici présents à cette conférence grâce à ses interventions en tant que représentant majeur de la spécificité d’une culture et d’une civilisation européenne qu’il a, plus que tout autre, mises en pratique. Il parlait toujours de véritable inspiration, disant « ne m’imitez pas, car c’est la tâche des épigones, mais inspirez-vous de ma méthode et de mes efforts et savourez les progrès de votre esprit ».

C’est pourquoi nous, les Occidentaux, avons quelque chose d’unique, de spécifique à apporter au monde. Il est néanmoins nécessaire, à ce stade, de mettre en garde tous ceux qui le pensent.

Tout d’abord, comme je l’ai dit au début, nous avons trahi notre propre culture.

Ce qui était si avancé, nous l’avons retourné contre nous-mêmes en réduisant les êtres humains et la nature à des éléments à exploiter. Cela a commencé contre d’autres nations. En Inde, l’Empire britannique a pillé, massacré et détruit avec l’aide d’une oligarchie locale qui n’avait rien à voir ni avec nos valeurs occidentales ni avec la meilleure tradition indienne des Védas.

En Chine, comme le dénonçait Victor Hugo, les bandits impériaux britanniques et français ont non seulement brûlé le Palais d’été, mais imposé la consommation d’opium dans toute l’Asie pour soumettre les populations et réduire leur résistance au pillage de leur pays.

A partir du XXe siècle principalement, en commençant par la Première et la Deuxième Guerres mondiales, nous avons fait contre nos propres peuples ce que nous avons fait aux autres. L’horreur de la contre-culture actuelle, véritable « culture de la mort » de notre époque, représente la trahison ultime de la spécificité de notre culture et de notre civilisation européennes.

Deuxièmement, notre culture européenne n’est pas un produit cantonné à un territoire géographique, géopolitique ou social. Elle est universelle. On peut donc dire que c’est l’accession à des formes modernes de souveraineté d’un plus grand nombre de nations, comme la Chine et l’Inde, en obtenant le droit de conduire leurs affaires en s’inspirant des réalisations de la forme européenne de nations souveraines modernes, qui a permis des avancées dans la condition humaine.

Le paradoxe est qu’une telle indépendance ancrée dans le principe européen de l’État-nation a dû être gagnée contre la dégénérescence coloniale des États européens, en apportant ainsi une meilleure vision de l’avenir pour l’humanité tout entière.

Tagore souligne que la société indienne doit profiter du développement occidental de la science pour maîtriser les forces de la nature avec des machines et au service de l’homme, mais non pas pour accepter l’exploitation de l’homme en tant que machine. Nous rencontrons là un vrai concept d’écologie, et non pas un concept dévoyé par l’oligarchie pour répandre l’idée que l’homme et ses machines sont nécessairement destructeurs.

Troisièmement, notre culture européenne, la vraie, nous apprend à être des explorateurs, non pas attachés à nos racines mais avançant à partir de nos sources, inspirés par ce que nous ne savons pas encore des autres cultures, au lieu d’essayer de leur imposer nos propres préjugés.

Écoutons encore Tagore répondant à Einstein lors de leur rencontre du 14 juillet 1930 à Berlin :

La personnalité infinie de l’homme comprend l’univers. Il n’y a rien qui ne puisse être surpassé par la personnalité humaine, et c’est ce qui prouve que la vérité de l’univers est la vérité humaine.

Dans sa Sadhana, qui signifie engagement discipliné spirituellement, il écrit :

Par notre sens de la vérité, nous percevons la loi dans la création, et par notre sens de la beauté, nous percevons l’harmonie dans l’univers. Lorsque nous reconnaissons la loi dans la nature, nous étendons notre domination sur les forces physiques et nous devenons puissants ; lorsque nous reconnaissons la loi dans notre nature morale, nous parvenons à la maîtrise du moi et nous devenons libres. De même, plus nous comprenons l’harmonie dans le monde physique et plus notre vie partage la joie de la création ; notre expression de la beauté dans l’art devient plus véritablement catholique [étymologiquement : universel – nda]. (...) Tel est l’objet ultime de notre existence : nous devons toujours savoir que ‘la beauté est vérité, la vérité beauté’. (Chapitre VII, la réalisation de la beauté.)

C’est un beau moment où l’Orient rencontre l’Occident : Tagore fait référence à l’Ode sur une urne grecque, le poème de John Keats.

Dans sa Religion de l’homme, Tagore va encore plus loin :

Pour cette raison, le plus humain de tous les faits, en ce qui nous concerne, est que, effectivement, nous rêvons du non atteint sans limites – rêve qui donne un caractère à ce que nous avons atteint. De toutes les créatures, l’homme, l’homme seul, vit dans un avenir sans bornes. Notre présent en est seulement une partie. Les idées encore à naître, les esprits encore informes, taquinent notre imagination avec une insistance qui les rend à notre intelligence encore plus réels que les choses qui nous entourent.

C’est exactement ainsi qu’Einstein – et LaRouche – ont défini le pouvoir créateur de l’imagination qui ouvre les portes des créations futures.

Plus tard, Tagore déclare :

Dans la science, nous procédons par la discipline qui supprime les limites personnelles de nos esprits individuels et nous atteignons ainsi cette compréhension de la vérité qui se situe dans l’esprit de l’Homme universel.

Pour Tagore, la vérité et la beauté ne peuvent exister que grâce à l’existence de l’homme. Bien qu’Einstein pense que la vérité est indépendante de l’être humain, c’est compréhensible après ses combats à la conférence Solvay de 1927 contre un Niels Bohr pour qui la vérité dépendait arbitrairement de l’observation humaine !

Ce n’est pas du tout l’avis de Tagore qui, comme Einstein, s’est engagé à trouver la causalité dans l’univers par le pouvoir de l’imagination.

Écoutons maintenant Einstein :

La découverte de la relativité restreinte m’est arrivée par intuition, et la musique était la force motrice derrière cette intuition. Ma découverte est le résultat de la perception musicale.

Einstein et Tagore, en vrais génies, jouaient et aimaient la musique comme une puissance, dans l’intervalle des notes, quand vous vous attendez à ce que quelque chose suive logiquement et que, soudain, un principe supérieur jette votre esprit au-dessus de lui-même, plus proche de la « nature de la réalité ».

Tagore connaissait bien-sûr la culture de l’Europe occidentale, plus que la plupart des Européens de son temps, mais il comprenait que la faiblesse de la culture occidentale était d’avoir arbitrairement séparé le domaine des phénomènes physiques et celui des idées. Il a trouvé dans la culture indienne, dans les Védas, la capacité de comprendre l’univers comme un tout. La vérité, la bonté et la beauté sont en effet englobées dans le concept de satyam shivam sunara.

Le plaisir de voir et de participer à une telle beauté est ananda, et Tagore a appelé satchiananda la joie d’être un avec l’Un universel. En ce sens, nous rencontrons ici les Lettres de Schiller sur l’éducation esthétique de l’homme, l’éducation de nos émotions associées à nos pouvoirs créateurs.

Le dialogue des cultures est donc nécessaire pour s’enrichir mutuellement avec le meilleur de ce que chacun peut apporter.

Un sinologue l’exprime de manière intéressante : c’est le pouvoir de désenliser notre propre culture, par une confrontation avec l’autre qui conduit à surmonter les contraintes mutuelles. Pour parvenir non pas à une uniformisation, mais à la compatibilité ou à la co-possibilité, comme dirait Leibniz, des deux.

Non pas pour franchir un fossé, mais pour surmonter la contradiction à un niveau de pensée supérieur, ce que Nicolas de Cues appelait la coïncidence des opposés, une culture au-delà des frontières culturelles données.

Maintenant, prêtons l’oreille à la culture chinoise. Le concept clé est le ren, le sens de la bonté, la connaissance et l’amour de l’humanité.

Confucius, selon les Analectes, nous dit :

Pratiquer le ren signifie commencer par soi-même, vouloir établir les autres autant que nous voulons nous établir nous-mêmes et souhaiter leur accomplissement autant que nous souhaitons le nôtre. Puise en toi l’idée de tout ce que tu peux faire pour les autres – c’est ce qui te mettra dans le sens du ren. (VI, 28).

C’est pourquoi le tao, dans ce sens, est plus de savoir marcher que de vouloir atteindre une perfection inaccessible mais nécessaire à notre orientation. Mencius, l’héritier spirituel de Confucius, ajoute, en répondant à un disciple :

Les organes sensoriels n’ont pas la capacité de penser et se laissent obnubiler par les choses extérieures. Etant de simples choses en contact avec d’autres choses, les sens ne font que se laisser attirer par elles. L’organe qui est le cœur/esprit a la faculté de penser. S’il pense, il pourra comprendre les choses, mais s’il ne pense pas, il ne le pourra pas. C’est ce dont le Ciel nous a dotés. Pour peu que nous commencions à construire ce qui est grand en nous, la petitesse ne saurait l’emporter. Il n’en faut pas plus pour devenir un grand homme(VI A 14-15).

Pratiquer le ren exige donc de rompre avec la logique de nos habitudes mentales qui entravent le tao et empêchent de rencontrer l’autre, non pas en vue d’une assimilation mais comme une sorte d’occasion d’une « seconde vie ». La différence entre l’autre et moi n’est pas abolie, mais une nouvelle vision émerge au cours de notre marche, comme un paysage émergeant du brouillard dans les peintures chinoises.

Si, dans le christianisme occidental, l’idéal est un saint engagé à faire le bien pour empêcher le mal d’apparaître, dans la culture chinoise l’idéal est le Sage, toujours disponible pour les autres pour faciliter une amélioration de la voie vers le ren.

Ce n’est évidemment pas la même chose, cependant les deux sont non seulement compatibles, mais leur échange engendre une coïncidence dans un univers supérieur, malgré et à cause de leur écart.

Le grand philosophe allemand Leibniz, dans sa Novissima Sinica, a déclaré que les missions des Occidentaux devraient aller en Chine pour enseigner les sciences les plus avancées – la créativité dans le domaine de la nature – tandis que les missions des Orientaux devraient être envoyées en Occident pour enseigner l’harmonie sociale – la créativité dans le domaine des relations humaines. L’occasion a été manquée aux XVIIe et XVIIIe siècles, mais je suis profondément convaincu qu’elle nous est à nouveau donnée aujourd’hui, si nous dépassons les conflits actuels, si destructeurs et contraires à l’esprit de l’Occident et de l’Orient, tel que représenté par la Chine et l’Inde.

Cela ne signifie pas que les gouvernements de nos pays sont parfaits. S’ils l’étaient, nous ne serions pas nécessaires.

Et nous sommes absolument nécessaires car, dans le contexte de l’état géopolitique et financier des choses, où beaucoup pensent, implicitement ou explicitement, que le vainqueur doit rafler toute la mise, considérant les êtres humains comme de simples pions, une erreur militaire peut conduire à l’extinction de l’humanité.

Ma plus profonde certitude est que l’ananda, le zen et l’agapè, bien qu’ils ne soient pas identiques, sont tous dirigés par la même impulsion humaine où la beauté, la bonté et la vérité se rencontrent. Il appartient à chacun d’entre nous de le prouver dans un dialogue des cultures et des civilisations qui trace la voie vers la réalisation des objectifs communs de l’humanité.

J’ai dit « pas la même chose ». Et heureusement, parce que nous existons sous diverses formes de congruence vers une unité.

Nous devons tous devenir des explorateurs, parce que pour accomplir notre tâche, nous avons besoin de courage pour examiner notre propre mode de pensée, pour identifier nos préjugés qui nous empêchent d’articuler une hypothèse pour parvenir à un avenir meilleur commun, un âge de raison inspiré par l’éducation de nos émotions.

Je suis optimiste, malgré ce que j’ai dit au début, parce que la créativité humaine a fait de nous, comme l’a prouvé le bio-géochimiste russe Vladimir Vernadski, des êtres de plus en plus responsables de toute vie

Le fait que nous soyons ici, tous ensemble, même si toutes nos idées et nos conceptions ne sont pas les mêmes, confirme mon optimisme, notre optimisme, à condition que nous nous battions pour le conserver. C’est cet optimisme raisonnable, informé et émotionnel que nous devons transmettre aux principaux dirigeants de notre monde.

Ce que nous avons réalisé au cours de ces deux jours devrait être l’exemple qui leur est donné : si nous devenons des explorateurs et des créateurs, la coïncidence des contraires devient non seulement une possibilité mais une manière heureuse de résoudre toutes les questions mesquines. C’est ce que, à leur manière, LaRouche, Einstein, Tagore et Confucius ont offert en cadeau à l’humanité. Je ne veux pas citer de noms de personnes encore vivantes, même si j’ai un grand respect pour certaines d’entre elles, car, comme nous tous ici, elles ont encore beaucoup à offrir à l’humanité.

Permettez-moi de terminer par une citation de Tagore. L’Inde étant apparemment engagée dans une voie qui peut devenir problématique, mon intention est de lui offrir le meilleur de ce qu’elle nous a donné à tous.

Nous rencontrons de nombreux visages dans notre monde, mais seuls certains d’entre eux pénètrent dans notre esprit, presque à notre insu. Ce n’est pas à cause de leur beauté qu’ils nous imposent leur présence, mais à cause d’une autre qualité. Dans la plupart des visages, la nature humaine ne se montre pas, mais il y en a quelques-uns où cette mystérieuse qualité intérieure se manifeste spontanément. Puis un tel visage se détache parmi des milliers d’autres et s’impose soudainement à notre esprit.

Je suis plus optimiste que Tagore. Je sais que chacun d’entre nous peut acquérir un tel visage.

Y compris nos dirigeants mondiaux encore si imparfaits, pourvu que nous relevions le défi qui nous est lancé, sortir de la sauvagerie inhumaine, répugnante et criminelle qui règne aujourd’hui dans le monde.


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